Emigration

Publié: mars 15, 2010 dans Couleur Femme
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La souffrance de tout perdre n’a pas été la nôtre.

Elle a pétri ceux qui nous ont donné la vie. Ils sont restés discrets, mais elle les a tant imprégnés que nous l’avons inhalée par grandes bouffées. Dans le parcours de chacun d’entre nous, elle laisse des traces. Par respect pour ceux qui nous ont précédés je ne décrirai pas les courbes brisées de leur vie – et d’ailleurs, serais-je capable de les rendre avec justesse ?

Mais pourquoi ne pas évoquer quelques traits caractéristiques de mon état d’enfant d’émigrés ?

Tout d’abord le nom que je portais, qui dépassait de loin tous ceux de la liste alphabétique de mes camarades de classe, et qui me valait d’être repérée dès la première heure d’école. Un nom compliqué et écorché par tous, qui marquait sans doute possible mes origines russes. Que signifiaient-elles pour moi, alors, ces origines ? Bien sûr une entrave, car en tant qu’enfant je vivais mal la certitude (que j’amplifiais sans doute) – d’une différence : dans les vêtements, dans la nourriture quotidienne, dans l’agencement de la maison, dans le fait que je passais mes jeudis à « l’école russe » au lieu de jouer à la marelle. Là j’apprenais à lire, écrire, décliner et conjuguer en russe, ainsi que le catéchisme orthodoxe et l’histoire de la Sainte Russie… Pourtant, là non plus je ne me trouvais pas vraiment à ma place. De nombreux enfants russes parlaient beaucoup mieux que moi, car ils ne parlaient que le russe à la maison. Chez nous, les conversations avaient lieu en trois, voire quatre langues – russe, allemand, français et parfois anglais – nos origines sont multiples ! Et les enfants de l’école russe étaient vraiment orthodoxes, nous étions protestants comme ma mère et allions régulièrement au temple.

Pourtant, les messes de Pâques russe qui duraient des heures, les chants et l’odeur d’encens, l’atmosphère des petites églises couvertes d’icônes et ces rites qui s’adressent à tous les sens à la fois n’ont jamais cessé de m’émouvoir.

Là, le temps est autre, comme il l’était ces soirs où les vieux amis russes venaient dîner, jouer du piano et chanter. Ces moments-là ont contribué à alimenter une nostalgie profonde pour un pays qu’il me serait impossible de connaître tel qu’il m’était conté, une sorte de paradis jamais connu et pourtant perdu, une grande famille alors unie, dont les quelques rescapés étaient à présent disséminés dans différents pays étrangers.

Née à Paris de parents apatrides, je n’ai été naturalisée qu’un an après ma naissance.

Mes parents l’ont été beaucoup plus tard : ils ont donc vécu en France près de trente années sans nationalité, sans certitude que le droit de rester en France soit vraiment acquis. La nécessité impérieuse de s’en sortir les a rendu extrêmement exigeants vis à vis d’eux-mêmes – mais aussi de leurs enfants. Il était impensable de ne pas être « dans les cinq premiers » de la classe, et nous étions soumis à quantité de « principes de bonne éducation » que nous n’aurions pas osé contester. Nous n’avons jamais pu envisager que la vie pouvait être légère ou facile, tout devait être pris au sérieux et nous étions souvent enclins aux sentiments de culpabilité. Pour ma part, j’étais assez douée pour me préserver et développer des attitudes de fuite lorsque je ne voulais ou ne pouvais pas assumer.

La bonne éducation passait aussi par les musées, l’opéra, les voyages et les « échanges » avec des correspondantes étrangères. Pourtant, la famille n’a jamais connu d’aisance financière. La culture, l’apprentissage des langues n’étaient pas un luxe, mais bien une priorité. Et je ne me sentais pas moins bien dans les autres pays qu’en France.

En épousant un  français au nom bien français, en côtoyant une belle-famille française, clamartoise, protestante, j’ai eu la tentation un temps d’oublier mes origines. Il est vrai que je n’avais pas l’impression qu’elles étaient bien comprises et acceptées dans ce contexte.  Nos filles sont  françaises, elles ont des prénoms français et non adaptables à quatre langues comme les nôtres. Elles n’ont pas émis le souhait d’apprendre le russe, et je n’aurais jamais envisagé de les y pousser.

Pour percevoir mes origines différentes comme un « plus », il m’a fallu beaucoup de temps. Celui de me sentir enfin « bien » en France, intégrée – peut-être le fait d’avoir passé des concours pour lesquels la nationalité française était une exigence n’a-t-il pas été anodin ?

Et, petit à petit, est venu le sentiment qu’être française, c’était essentiel, mais pas suffisant.

Le goût des plats de mon enfance, les icônes et objets russes ont pris leur vraie place dans mon quotidien, ainsi que les broderies au point de croix qu’élabore toujours ma mère et sur lesquelles j’ai passé tant d’heures étant petite. Ma soeur aînée prépare avec plaisir une fête pour Noël russe, la Pâque russe est riche de rites incontournables même pour les miens. Les liturgies en vieux slavon alternent avec les quartettes de Mozart, et j’aime retrouver chez mes enfants des traits physiques – pommettes larges, yeux en amande – qui évoquent le passé de ma famille. Et j’apprécie  la sérénité et la beauté du cimetière de Sainte-Geneviève des Bois, authentique morceau de Russie en France.

En fait, je ne me sens jamais aussi bien que lorsque je suis dans un pays étranger, dans une ville cosmopolite, où on s’exprime dans plusieurs langues. Mon parcours me donne parfois l’impression d’être devenue « citoyen du monde », avec cette chance réelle : être née en France, alors que l’émigration aurait pu nous faire échouer ailleurs…

Et maintenant, comme cela s’est passé pour certains de mes amis, je suis souvent confrontée aux questions de mes enfants, de leurs compagnons ou amis,  intéressés et parfois fascinés par la « Saga familiale ». Mes filles ne se cachent pas d’avoir des origines russes, elles en sont fières. Moi aussi.

Pourtant je ne perdrai sans doute jamais  l’impression qu’il faut se battre pour exister… et que je ne suis pas vraiment d’ici, ni vraiment d’ailleurs.

Maintenant, le goût m’est venu d’en connaître plus sur le passé, même s’il a été douloureux. Et de le transmettre,  s’ils le souhaitent. Il saura les enrichir.

Marguerite Gauthier de Protopopoff

A lire également sur ce blog aux pages « Rencontres » : https://leszateliersdelatetedebois.wordpress.com/creations/marguerite-gauthier-protopopova/

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commentaires
  1. JFC dit :

    Merci, Madame, de votre texte-témoignage. Vous nous faites partager vos différences qui sont autant de richesses, la fragilité des sans-papiers, votre nostalgie d’une vie d’avant qui se prolonge culturellement, avec parfois un sentiment de culpabilité. Et puis, une fois le socle de votre vie maçonné, devenue « citoyen du monde », vous évoquez le hasard de la naissance, la fierté des origines et la transmission aux enfants et aux nouvelles générations.

    Vous avez si bien dit tout cela! Et si je répète, c’est en écho avec moi-même qui ne l’ai vécu qu’intellectuellement, comme « citoyen du monde » mais bien loin de votre vécu.
    Le cadre est posé d’une réflexion pouvant toucher tant de gens. Pas seulement les européens mais nous tous , de tous les continents,. Nous les noirs, nous les blancs, les rouges, les jaunes et les multicolores, même nous les normands! Nous les manuels, les intellectuels, les pauvres, les autres (est-on jamais riche relativement à la durée de la vie?)
    Nous les pierres, le sable et l’eau, l’or et les diamants.

    Profitons de cette terre, de l’air, et de l’eau, profitons de la vie pour élaborer et ensemble construire un socle fondamental de « Citoyens du Monde ».

    En relisant votre texte, je pense aux jeunes afghans qui sont actuellement à Cherbourg ou Calais, aux irakiens, aux libanais, aux palestiniens, tous chassés par le malheur et qui ont « choisi » de fuir des conditions de vie dramatique. Je pense aussi aux enfants de sans-papiers, comme le furent vos parents à une époque, pour réaffirmer et revendiquer le Droit de tout être humain à vivre, à respirer, à se nourrir et recevoir une éducation digne et sereine. C’est la Dignité et la grandeur d’un pays, des hommes et femmes de ce pays, d’accueillir, éduquer et savoir s’enrichir des différences.

    Je voudrais et je souhaite qu’une fraternité humaine sache aujourd’hui et demain, s’enrichir de témoignages comme le vôtre.
    Respectueusement, JFC

    • Marguerite dit :

      Bonjour,
      En rentrant de l’étranger, je reçois votre réaction au texte publié sur le blog, et vous en remercie infiniment. Ce texte, je l’ai il y a quelques années déjà écrit surtout pour y voir clair dans ce malaise que j’avais du mal à cerner, et dans les sentiments contradictoires qu’il engendrait en moi. J’ai mis un peu de temps à trouver les mots justes, mais l’écrit une fois « couché » sur le papier un poids se soulève,on respire mieux et on peut avancer,
      Depuis, j’ai découvert un livre écrit par ma Grand-mère, qui décrit la vie en Russie à partir de la naissance de son enfant, ma Mère : la famine, la peur, l’émigration dans des conditions inhumaines, la disparition des proches, la condition misérable de sans-papier… Je l’ai traduit (du russe et de l’allemand), pour les générations futures bien sûr. Cette détresse, je l’ai perçue au cours de ce travail, ces révélations, et cela a fait grandir encore l’arbre aux racines multiples et flottantes qui constitue ma personnalité. Certaines racines s’ancrent parfois, comme sur la terre normande à Honfleur avec ses amitiés denses… et avec le travail sur la terre et la mythologie slaves qui m’incitent à « passer », à faire connaître un monde ancestral et différent.
      Un grand bonheur : une des mes petites-filles a choisi d’elle-même le russe en 6ème, comme un prolongement d’une histoire qui ne doit pas être effacée, mais prendre un souffle positif. Ecouter, essayer de comprendre, ne pas juger négativement d’emblée ceux qui sont différents – c’est une clé de l’humanité.
      Etre citoyen de monde, cela n’est pas du domaine de la mondialisation, de l’effacement des différences, mais de la prise en compte de leurs infinies nuances et richesses.
      Oui, témoigner c’est important. Et parler, échanger avec vous – ce sera un grand plaisir, bientôt peut-être.
      Merci encore, et amitiés,
      Marguerite

  2. lorena dit :

    Merci à Marguerite pour ce beau texte, qui me touche énormément…
    Notre voyage en terre de France, et notre installation ont été très différents, mais ces sentiments complexes, ce rapport aux autres-différents-ici et autres-différents-ailleurs est bien semblable…
    vivement un échange en chair et en os sur ce sujet!

    lorena

    • Marguerite dit :

      Oh oui, Lorena, j’ai bien envie d’échanger avec toi ! Tu as toi-même vécu la « transplantation », alors que je suis née à Paris – apatride certes, mais naturalisée « française » assez vite.
      Une piqûre de rappel il y a peu de notre état français qui parle tant « d’identité nationale » : lors du vol de ma carte d’identité, il m’a fallu produire cet acte de naturalisation alors que j’ai épousé un français et passé des concours de l’éducation nationale (IPES, CAPES…).
      Parlons de nos différences et de toute la richesse qu’elles insufflent à notre pays d’adoption, dans le domaine humain et… artistique. C’est important !
      A bientôt Lorena, avec plaisir et amitié.

  3. lorena dit :

    au fait Marguerite!
    c’est comment ton prénom en russe?

    • Marguerite dit :

      Margarita Nikolaïevna, parce que mon père s’appelait Nikolaï. Je t’écris ça en caractères cyrilliques dès qu’on se voit ! Bises à toi.

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